"IONESCO, UN ROUMAIN À PARIS
OU
LA ROUMANIE ET LA FRANCE"

CONFÉRENCE
donnée par S.A.S. le Prince Radu de Hohenzollern-Veringen,
Représentant Spécial du Gouvernement Roumain pour l'Intégration, la Coopération et le Développement Durable


ARTCLUB / Villa Dutoit à Carouge-Genève,
le 1er octobre 2002, à 20 heures

"Ils vont rire, ils vont bouffer, ils vont danser sur ma tombe. Je n'aurai jamais existé. Ah, qu'on se souvienne de moi. Que l'on pleure, que l'on désespère. Que l'on perpétue ma mémoire dans tous les manuels d'histoire. Que tout le monde connaisse ma vie par cœur. Que tous la revivent. Que les écoliers et les savants n'aient pas d'autre sujet d'étude que moi, mon royaume, mes exploits. Qu'on brûle tous les autres livres, qu'on détruise toutes les statues, qu'on mette la mienne sur toutes les places publiques. Mon image dans tous les ministères, dans les bureaux de toutes les sous-préfectures, chez les contrôleurs fiscaux, dans les hôpitaux.

Qu'on donne mon nom à tous les avions, à tous les vaisseaux, aux voitures à bras et à vapeur. Que tous les autres rois, les guerriers, les poètes, les ténors, les philosophes soient oubliés et qu'il n'y ait plus que moi dans toutes les consciences. Un seul nom de famille pour tout le monde. Que je sois sur les icônes, que je sois sur les millions de croix dans toutes les églises. Que l'on dise des messes pour moi, que je sois l'hostie. Que toutes les fenêtres éclairées aient la couleur et la forme de mes yeux, que les fleuves dessinent dans les plaines le profile de mon visage! Que l'on m'appelle éternellement, qu'on me supplie, que l'on m'implore!"

"Ce qui doit finir est déjà fini. Tout est hier."

"Il vaut mieux regretter que d'être regretté. D'ailleurs, on ne l'est pas."

Ce fut un fragment du "Roi se meurt".

Vos Majestés,
Votre Altesse Royale,
Votre Excellence Madame l'Ambassadeur,
Mesdames et Messieurs,

Il est rare d'avoir le privilège de passer des moments comme celui de ce soir, émouvant et significatif.

Tout d'abord, la Roumanie se trouvera, nous l'espérons bien, en novembre prochain, devant un fait qui changera le rythme et le contexte de notre avenir: l'accession de notre pays dans l'OTAN. Il est aussi vrai que l'intégration dans l'Union Européenne préoccupe déjà l'opinion publique roumaine, les hommes politiques ainsi que les milieux économiques, culturels et financiers.

Ensuite, le fait de partager ces pensées et ces idéaux avec vous est un privilège. La Suisse reste un modèle pour nous Roumains, par sa stabilité, par sa prospérité, par la philosophie d'un peuple qui sait respecter son citoyen et son patrimoine naturel, culturel et historique. Puis, il est toujours un plaisir de vous retrouver tous à Genève, l'endroit au monde qui a protégé et accueilli le Roi Michel et ma belle-famille depuis plusieurs années.

Finalement, le moment dont je parlais au début reste exceptionnel non seulement pour mon pays, mais aussi pour le continent tout entier. Pour des raisons de complexité culturelle, d' "intensité " historique, d'abondance géographique l'Europe, beaucoup plus que les autres continents, a été au fil des années une entité intensément divisée. Partagée. Cataloguée. On lui a tracé des frontières. On lui a dessiné des formes, on l'a transformée en entités plus petites, parfois intolérables, parfois intolérantes. Les critères de division on été variés: la foi, l'argument ethnique, l'histoire, la culture, la dictature, l'orgueil, la politique et, en quelques occasions, la folie. Ce jeu de l'imagination du destin européen n'a pas caractérisé uniquement le XXe siècle. Mais depuis ces cent dernières années, le jeu des classifications par division est arrivé à un raffinement presque "artistique".

C'est pourquoi le début du troisième millénaire, que certains analystes politiques place en 1989 ou bien en 1991, est pour nous tous un point de référence et un nouveau début. C'est pourquoi le retour de l'espace Sud-Est et Central européen énergique, inventif, riche et mystérieux, au sein de la famille continentale, est non seulement quelque chose de très important, mais aussi quelque chose de passionnant.

Nous espérons tellement que la Roumanie trouvera maintenant le moyen d'achever le processus de sa modernisation, brutalement interrompu par la deuxième guerre mondiale et ses sinistres conséquences, et que nos amis suisses seront a nos côtés dans notre dialogue éclairé par nos valeurs communes.

Nous parlerons aujourd'hui d'un être humain qui avait déclaré: "Je trouve que le monde entier est absurde".

Cet homme, moitié Roumain et moitié Français, est né il y a 92 ans. Eugène Ionesco venait au monde le 26 novembre 1909. Il s'est éteint le 28 mars 1994. Avant de mourir, il exige qu'on inscrive sur sa pierre tombale: "Prier le Je Ne Sais Qui - j'espère: Jésus - Christ".

Il est rare qu'une personnalité représente de façon si intime, si profonde et si emblématique deux cultures, deux pays, deux modus vivendi, deux nations, deux esprits. Ionesco, un personnage - lui-même - d'une pièce de théâtre qui ne serra jamais écrite, car elle se déroule sous nos yeux chaque seconde, Ionesco donc, était tellement Roumain et tellement Français en même temps.

Mais est-il vrai qu'il s'agirait de deux différents esprits, de deux différentes cultures?

Jusqu'à la deuxième guerre mondiale, ses deux patries, ainsi que leurs cultures, avaient beaucoup de ressemblances. La Roumanie était une petite France au bord de la mer Noire. L'esprit latin est fort dans les deux nations. De même les tempéraments, la vivacité, la créativité, la subtilité, la nervosité, et mon Dieu!, l'humour et l'orgueil. Avec des ingrédients pareils, la culture et l'art d'un pays sont assurés pour l'éternité.

Je ne fus pas le seul Roumain à traverser pour la première fois de ma vie Paris avec le fort sentiment que je connaissais les lieux et que j'étais chez moi. Pourquoi ce sentiment, pourquoi cet état d'esprit, ce confort physique, psychologique et affectif? Il doit y avoir beaucoup de réponses…

On ne pourrait pas parler de Ionesco sans parler des deux cultures dont il est le représentent, comme deux faces d'une monnaie. Mais on ne peut non plus parler de la culture française et de celle roumaine sans rappeler combien de Roumains ont vu leur destin culturel développé et accompli dans le cadre de l'espace culturel français;

Je me fais un plaisir de mentionner ici le formidable destin de Haricléea Darclée, une merveilleuse soprano Roumaine, née dans la petite ville de Braïla, et qui créa d'inoubliables rôles d'opéra à Paris, comme en Europe et aux États-Unis. Muse de Puccini, qui écrivit pour elle "La Tosca", Darclée fut la première interprète mondiale du rôle en 1901; elle inspira Verdi, Leoncavallo et Mascagni et représenta, pour un certain nombre d'années, une espèce de Sarah Bernard de la musique. Il y a eu aussi une belle jeune femme de la Bessarabie, Maria Cébotari qui éblouit les mélomanes français et d'ailleurs.

Quoi dire d'Elvire Popesco, qui non seulement vécut près de la Tour Eiffel, mais dont la célébrité fut souvent comparée avec celle de la tour-même. Ou encore Edouard de Max, ce raffiné et intelligent comédien Roumain qui brilla toute sa vie sur les scènes parisiennes, comme Maria Ventura, également, elle qui, sans jamais quitter définitivement la Roumanie fut, pour deux décennies, à chaque saison, une des stars de la scène parisienne.

La brillante génération de Ionesco comprend aussi d'autres noms qui ont leur place particulière, unique dans la culture française: l'historien des religions Mircea Eliade, qui fut aussi un romancier apprécié, le philosophe Emil Cioran; il ne faudrait pas oublier Brancusi, ce sculpteur qui reste encore tellement présent dans la spiritualité française et qui a réussi la performance d'installer, pour l'éternité, un morceau de village roumain au cœur de la Ville Lumière, devant le centre Pompidou. Brancusi reste aussi fameux par la réplique donnée à son maître, Auguste Rodin. Quand Rodin lui a demandé pourquoi veut-il quitter l'atelier de son maître, Brancusi a répondu: "Parce qu'à l'ombre des grands arbres, l'herbe ne pousse jamais".

Si je vous disais qu'à la fin du XIXe siècle, dans les salons de l'aristocratie roumaine, on parlait le français, je ne serais pas très original. Ce fut le cas en Pologne, en Russie, en Grèce, ainsi qu'en beaucoup d'autres pays. Mais si je vous disais que le premier spectacle publique de théâtre jamais joué en Roumanie l'a été en langue française, et cela en 1814, que l'opéra en Roumanie se chantait en langue française au XIXe siècle, même si les auteurs était italiens ou allemands, que Ionel Teodoreanu, un réputé écrivain roumain, avait refusé, pendant sa jeunesse, d'écrire ses poèmes en autre langue que celle française, et que, de nos jours, n'importe qui dans les rues de Roumanie répondrait en français à vos questions, alors il serait évident que les liants entre les deux pays et leurs cultures sont beaucoup plus serrés et plus profondes que l'on peut imaginer. Et que, peut-être, Ionesco n'aurait pu être que Roumain et Français à la fois.

Et puis, George Enesco reste non seulement un exceptionnel violoniste et compositeur Roumain, mais aussi un nom de référence de la musique française, comme le furent plus tard, en Suisse nottament, les pianistes Dinu Lipatti et Clara Haskil. Marthe Bibesco fut aussi un nom de résonance dans la littérature française, comme dans la vie sociale, culturelle et politique parisienne du début du dernier siècle.

Le XXe siècle parisien a connu, dès son début, un vrai exode d'artistes et d'hommes de science Roumains; parmi eux, les constructeurs d'avions Traian Vuia et Henri Coanda, les pionniers, à côté d'Aurel Vlaicu, de l'aviation roumaine et européenne. Sans parler d'autres illustres ingénieurs, avocats, médecins ou encore professeurs d'université.

Un moment particulier dans l'histoire commune des deux pays le fut la très originale visite à Paris, en mars 1919, de la Reine Marie de Roumanie, l'arrière grande mère de mon épouse. Assise sur le sofa du salon du train royal roumain la Reine, épouse du Roi Ferdinand de Roumanie, avait déjà commencé à recevoir les journalistes parisiens bien avant l'arrivé du train à Milan. Entourée d'immenses bouquets de fleurs et de "prédécesseurs de Frédéric Mitterrand et de Stéphane Bern", la Reine transforma son parcours de Milan à Paris en une fantastique offensive "Public Relations". Ainsi, une fois arrivée à Paris, Raymond Poincaré, le Président de la République, s'est vu obligé de la recevoir à l'Elysée, avec les honneurs militaires, ce qui n'était pas du tout prévu, la Reine n'étant pas un Chef d'état, mais un Souverain consort. Le jour même, elle parla (dans un Français impécable) devant les membres de l'Académie des Lettres et des Arts, la première femme jamais acceptée à parler de cette tribune et la première à être membre de l'Académie. Elle fut aussi décorée de la Légion d'Honneur et de la Croix de guerre, membre de l'Institut et de la Société des Gens de Lettre, ainsi que membre du Cercle Interallié, qui porte bien son nom, l'edroit où son arrière-petite fille, la Princesse Margarita a fait, il y a un an, un discours sur la Roumanie. Enfin, sa rencontre avec le "tigre", c'est-à-dire avec Clemenceau!

Cette rencontre qui a décidé l'aide politique de la France pour la réunification de la Roumanie après la première guerre mondiale.

Cette femme, la Reine Marie, celle qui avait traversé en long et en large le front roumain pendant deux ans, parlant avec les blessés et encourageant les combattants de la première guerre mondiale, celle qui avait été surnommée "Mama Regina", cette femme a réussi à rester dans le bureau de Clemenceau pour 90 minutes, au lieu de 20, comme prévu. Nous ne saurons jamais ce que les deux ont parlé. Misogyne et très probablement pas particulièrement monarchiste, Clemenceau aurait dit, après vingt minutes: "Restez, Madame, je ne suis pas pressé. En fait, que désirez - vous?" La Reine aurait répondu: "La Bessarabie, la Bucovine, le Banat et la Transylvanie". Celui surnommé en cachette "le tigre" a répliqué: "Mais Madame, vous me demandez la partie du lion". Alors la Reine: "C'est ce que la lionne demande au tigre". Si le dialogue ne peut, quand même, être confirmé, la réunification de la Roumanie, oui.

Dans un contexte pareil, il serait peut-être, plus facile de comprendre le parcours en France de Ionesco et de ses collègues de génération, au début des années '30.

Parler de Ionesco implique aussi l'acceptation du paradoxe. Il est né en Roumanie, mais il a écrit en langue française. Tous les Roumains furent fier d'avoir un tel écrivain, mais pendant des décennies il fut joué partout, sauf en Roumanie.

Ionesco est né à Slatina, une petite ville roumaine. Au début de sa carrière on le jugeait "inepte" et "même pas français"; "…un Roumain, un certain Ionesco". Vingt ans plus tard l'obscure Roumain entrera l'Académie Française et "répandit son obscurité" non seulement à l'Institut, mais au monde entier. En 1920, grâce à un autre Roumain, Tristan Tzara, le mouvement dada avait ouvert, à Paris et en France, la voie du surréalisme, un courant de pensée qui a marqué le siècle passé.

La mère de Ionesco était Française, son père - Roumain. Le dramaturge vit ses premiers treize ans en France. De 1913 au 1925 il habite Paris avec sa mère. En 1916, à l'âge de 7 ans il visite régulièrement, chaque jeudi, le Théâtre de marionnettes au Jardin du Luxembourg. En 1917 son père, dont on pensait qu'il soit tombé dans la guerre, en Roumanie, se marie de nouveau. Il penche toujours vers le côté du pouvoir, à n'importe quelle couleur. C'est un des motifs pour les rapports tendus entre Ionesco et son père.

Eugène Ionesco rentre à Bucarest en 1925 et en 1928 on le trouve élève au lycée "Sfântul Sava", mais obtient le baccalauréat à Craiova, une ville historique et de tradition culturelle, au sud du pays, en 1928. En 1929 il s'inscrit à l'université de Bucarest, suivant les cours de langue française et de littérature. Il commence à se faire connaître comme critique littéraire et polémiste. En 1931 il découvre le surréalisme et publie une plaquette de vers, "Élégies pour êtres minuscules". En 1934 Ionesco publie "NU" (Non), une collection d'essais devenue célèbre en Roumanie.

Avant que la deuxième guerre mondiale commence, il revient à Paris ou il s'installe définitivement.

Ionesco s'attaque à la dramaturgie à l'âge de trente ans, sans vraiment espérer voir sur scène ses œuvres. Mais qui, d'ailleurs, aurait pu l'espérer alors? Et, en vérité, pour une décennie, ses titre apparaissent dans de petites salles d'avant-garde.

Juste une parenthèse, pour voir combien les destins littéraires des Roumains à paris sont paradoxales et originaux, parfois absurdes: Un autre Roumain, exceptionnel poète surréaliste, Ghérassim Luca, un histrion inné, a rarement vu ses textes sur scène, alors qu'ils sont vraiment des textes très théâtraux. La réputation de Luca reste encore enfermée dans un cercle d'élus, alors qu'il représente une pierre précieuse de la littérature française. Quoi dire d'Alexandre Vona, un certain ingénieur Roumain qui avait écrit, il y a soixante ans, son seul roman que personne n'a voulu publier pendant cette longue période d'années et qui, à quatre-vingt ans, vit finalement son œuvre publiée à Paris, et vecut la surprise d'une avalanche de prix littéraires internationaux et de dix-sept traductions, au monde entier, de son seul roman, intitulé " Les fenêtres murées ".

Je vous invite à écouter un autre fragment: le même personnage Bérenger, en rencontrant le tueur, dans "Tueur sans gages":

"Peut-être que vous tuez tous ces gens par bonté! Pour les empêcher de souffrir! Vous considérez que la vie n'est qu'une souffrance! Peut-être, voulez-vous guérir les gens de la hantise de la mort? Vous pensez, d'autres l'ont déjà pensé avant vous, que l'homme est l'animal malade, qu'il sera toujours, malgré tous les progrès sociaux, techniques ou scientifiques, et vous voulez pratiquer sans doute une sorte d'euthanasie universelle? Eh bien, c'est une erreur, c'est une erreur! Si, de toute façon, la vie ne compte guère, si elle est trop courte, la souffrance de l'humanité sera courte aussi: qu'ils souffrent trente ans, quarante ans ou dix ans de plus ou de moins, qu'est-ce que cela peut vous faire? Laissez les gens souffrir si c'est leur volonté. Laissez-les souffrir le temps qu'ils veulent souffrir… De toute manière, cela passera: quelques années ne comptent guère, ils auront toute l'éternité pour ne plus souffrir. Laissez les mourir d'eux mêmes, bientôt il ne sera plus question de rien. Ne précipitez pas les événement: c'est inutile."

Les pièces de théâtre de Ionesco les plus célèbres (de la première décennie de sa création) sont: "La cantatrice chauve", première en 1950 au Théâtre des Noctambules, régie: Nicolas Bataille, "La leçon", 1951, "Les chaises", 1952, "Victimes du devoir", 1953, "Jacques ou la soumission" 1955, "Le nouveau locataire", 1957.

Avec ces titres il révolutionne le théâtre, en dévoilant virulence, humour et raffinement, mis au service de la dénonciation de la sclérose que représentait le conformisme, et notamment celui petit bourgeois.

Ionesco avait bien fait de quitter la Roumanie et de s'installer en France. Car si en France l'esprit petit bourgeois s'est fait attaqué par la culture et par les idées novatrices, en Roumanie, la bourgeoisie et l'esprit capitaliste se sont fait tués au sens propre: le communisme en Roumanie n'a pas eu le temps de corriger les défauts d'une époque, il a massacré vite et d'une façon "durable" tout: fierté, traditions, bien-être, culture, société civile, innocence, créativité, espoir, ordre, propriété privé, liberté. On pourrait difficilement imaginer un Ionesco intégré dans un tel contexte. Et l'absurde que Ionesco a utilisé comme arme contre un certain "mal du siècle", cet absurde est devenu en Europe de l'Est une "règle de vie".

Avec ses nouveaux titre "Tueur sans gages", 1959 et "Rhinocéros", 1959, Ionesco commence à faire de la philosophie, de la morale, en s'attaquant aux idées de la mort et du totalitarisme. La "rhinocérite" est la maladie du totalitarisme, qu'il soit de gauche ou de droite. "Le roi se meurt", 1962 parle aussi du vieillissement et de la mort. Dans cette deuxième décennie de sa création théâtrale, Ionesco introduit au circuit mondial culturel son célèbre personnage Bérenger, comique et tragique à la fois, une emblème de sa création, en son entier. "Soif et faim" se joue à la Comédie Française en 1966, "Jeux de massacre" et "Macbeth", 1972 complète la galerie des titres qui portent l'empreinte unique, originale de Ionesco.

Selon le dramaturge, la lecture de ses journaux est suffisante pour la connaissance de ses œuvres littéraires.

En 1970 Ionesco devient "Chevalier" et en 1984 "Officier" de la Légion d'Honneur.

En 1971 il est élu membre de l'Académie Française.

A une émission radiodiffusée, Eugène Ionesco disait: "Nous sommes prisonniers à la fois de nos cultures et de nos organismes, et il faudrait chercher, s'il y en a, des vérités plus profondes, des au-delà de cela.

Comme nous tous le savons bien, cette conférence est organisée dans le cadre des rencontres culturelles de la fondation " Princesse Margarita de Roumanie. "

Depuis la chute du mur de Berlin l'Europe, et notamment la France et la Suisse, ont énormément aidé notre pays pour sortir de son passé, après décembre 1989. Beaucoup de projets, que la Princesse Margarita de Roumanie développe en Europe depuis plus d'une décennie, sont liés à la France et à la Suisse.

Je voudrais rendre hommage à Son Altesse Royale, maintenant, après douze ans de travail courageux et plein de grâce au service de son peuple. Je vois dans cet effort généreux et respectable, un signe d'amour et de dévotion, mais aussi un signe de continuité. Ses légendaires prédécesseurs, et notamment les Reines Elisabeth, Marie et Hélène ont laissé le souvenir d'une conduite à la fois exemplaire, démocratique et moderne. L'une a publié 53 livres dans cinq langues européennes qu'elle maîtrisait parfaitement, l'autre est devenu un mythe de la première guerre mondiale, et la troisième a lutté pour sauver la vie des Roumains d'origine juive, d'une telle manière, qu'aujourd'hui son nom se trouve à Yad Vashem et Hélène, Reine-mère de Roumanie est un des " Justes parmi les Peuples. "

Si le travail de la Princesse Margarita est aujourd'hui unanimement reconnu et respecté dans notre pays, c'est grâce à sa simplicité, sa modestie, son abnégation, son intelligence et sa détermination. Le Roi Michel et la Reine Anne, ses parents, ont commencé leur vie ensemble par élever des poulets et par faire de la charpenterie, pour soutenir leur famille qui grandissait. C'est peut-être dans ces circonstances que l'héritage moral de la Couronne d'un pays s'est armonisé, dans la conscience de la Princesse Margarita enfant, avec la conviction que seul le travail ainsi que le mérite personnel, peuvent influencer le cours de l'histoire de la Roumanie.

Ionesco se meurt en 1994, et fut enterré le 1er avril, à Paris.

Son dernier jour à Paris a été, Ô paradoxe!, mon premier jour à Paris. En d'autres mots, je suis arrivé pour la première fois de ma vie dans la capitale de la France, juste à la veille de son enterrement . Je n'ai pu, évidemment, ne pas y aller; c'est ainsi que j'ai rencon tré la première fois de ma vie Sa Majesté le Roi Michel Ier de Roumanie , mon beau-père. D'ailleurs, le Roi Michel et Ionesco s'étaient rencon trées une seule fois, à Paris, en 1990; c'était immédiatement après le s événements de décembre 1989, en Roumanie. La Famille Royale Roumaine a été reçue par la famille Ionesco dans leur appartement parisien. Quelques jours plus tard, au cadre d'une émission TV en France, le réalisateur qui s'entretenait avec le Roi Michel en direct sur le plateau de la télévision a fait une surprise au Roi: la projection d'un fragment filmé où Ionesco, assis sur le fauteuil de son salon, a fini son petit discours, en disant: "Vive le Roi"! Très spirituel ce souhait, venu de la part de celui qui avait écrit "Le Roi se meurt", et qui avait quitté le pays bien avant le Roi Michel, pour bien d'autres raisons, mais qui n'a cessé de lutter de sa façon contre les mêmes maux que le Roi même: l'injustice, le totalitar isme, les abus, le mal, la tragi-comédie du pouvoir en possession d'un petit nombre des gens, utilisé contre ceux qui sont nombreux et innocents, etc.

J'avais écrit à l'occasion des funérailles de Ionesco un petit essai que je voudrais lecturer à la fin de ma conférence:

"Toute affirmation de Ionesco, avec un célèbre "non" introduit au milieu, peut néanmoins tenir debout (ou assise). Si l'on disait: "Ionesco meurt" et si, par admiration patriotico-littéraire, chose qui existe de façon marquée chez les Roumains, j'ajoutais un "non" avant le verbe, on se trouverait en plein absurde, comme avec le dernier geste de l'écrivain qui quitte ce monde pour nous donner une impeccable leçon d'éternité. J'ai donc eu la triste/heureuse occasion de participer aux funérailles de l'illustre Roumain que les Français revendiquent littérairement, ou de l'illustre Français que les Roumains revendiquent littérairement.

L'ombre d'Eugène Ionesco a flotté au-dessus du Paris théâtral, comme au-dessus de Paris tout court, de la France et du monde entier, en envahissant les journaux, la radio, la télévision. Et le temps, à Paris, s'est montré capricieux, oscillant à la manière de Ionesco entre pluie douce et soleil cru. Me trouvant au milieu de la foule triste et taciturne, parmi tous les symboles du rituel funéraire, j'ai pensé à l'éternité du dramaturge, et je me suis senti une espèce de Mr Smith attendant les hôtes dans une vaine attente.

Ionesco a souhaité que son service funèbre ait lieu à l'église roumaine et a voulu être enterré avec le rituel orthodoxe au cimetière Montparnasse.

Peut-on parler de "Leçon" posthume du maître quand, de son vivant déjà, le mythe Ionesco avait sacralisé depuis longtemps l'être qui jusqu'à hier vibrait humainement et souriait gentiment ? !

Le monde entier l'a, en un sens, accompagné sur son dernier chemin, mais aux funérailles elles-mêmes il n'y a pas eu plus de cent à deux cents personnes et, parmi eux, la majorité était composée de ceux dont il avait vécu éloigné, c'est-à-dire les Roumains.

Les voitures de la mairie et des pompes funèbres parisiennes, sobres, noires et rigides, pleines de couronnes envoyées par d'illustres personnalités mondiales, n'étaient plus rien d'autre, si on les voyait avec son regard, que le douloureux sarcasme de la "Cantatrice chauve".

J'ai pleuré devant la tombe d'Eugène Ionesco, mais j'étais éclairé en dedans par la fierté d'être Roumain et de me trouver là.

Par un clin d'œil du hasard, tout cela s'est passé le premier avril, ce qui nous fait penser non seulement au jour le plus ironique de l'année, mais aussi au prédécesseur de Ionesco, Caragiale (le plus grand dramaturge roumain, précurseur du théâtre absurde, auteur d'un récit intitulé: "Premier Avril").

Le même soir, j'ai regardé la vitrine du théâtre "La Huchette" et j'ai été étonné de voir que deux courtes pièces d'Ionesco étaient jouées dans ce petit théâtre sans interruption depuis une quarantaine d'années. Évidemment, la pérennité de son œuvre ne peut pas se mesurer de cette façon. Je me demandais même, dans ma surprise, si l'image de cette continuité temporelle n'était pas, à sa manière, un piège du Maître.

A travers la vitrine, son portrait souriait au monde, tendre et questionneur, comme si rien ne s'est passé. Si l'on regardait dans la direction où il regardait, on comprendrait facilement qu'il ait de quoi sourire."


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