Géopolitique
et diplomatie en Europe centrale et du sud-est
ou
l'Europe des
autres
Conférence
de
S.A.S. le Prince Radu de Hohenzollern-Veringen
à l'Université de
Genève, mercredi 21 mai 2003 à 18.15
Un eminent
fonctionnaire européen de l'année 2003 déclara récemment: " Les nouveaux - venus
doivent comprendre qu'adhérer à l'UE ne veut pas dire entrer dans un
supermarché. Il faut qu'ils prennent conscience qu'ils entrent aussi dans une
union politique. Leur grande crainte fut la sécurité, et les États Unis ont tiré
et continuent de tirer profit de ces craintes."
L'affirmation du haut
fonctionnaire européen est un bon prétexte pour l'étude de l'Europe Centrale et
du Sud-Est. En tant que Roumain et sud-est européen, j'aurais quelques choses à
dire sur cette affirmation qui caractérise, involontairement, d'une manière
exceptionnelle, le problème de la réunification de
l'Europe.
Premièrement,
les supermarchés de l'Europe de l'Est ont été vides pendant cinq décennies, et
ceux de Roumanie n'ont offert, dans les années '80 du siècle dernier, que des
milliers de pots de moutarde, pour remplir le vide des étagères. J'ai été témoin
de ce fait, il est incontestable. Parler, donc, aux populations de l'ancienne
URSS, par exemple, ou bien à celles de la Bulgarie ou de la Roumanie, de "
supermarché ", signifie ouvrir une blessure profonde, pleine d'isolement,
d'humiliations et de frustrations, où l'image du supermarché prenait des
contours paradisiaques. Même aujourd'hui, quatorze ans après la chute de la
dictature communiste dans mon pays, lorsque je vois à Luxembourg, Londres ou
Genève des supermarchés interminable, je ressens un tourbillon que les
Occidentaux associent au vol en avion, tout au plus. Ce tourbillon en est un
fait bien réel, dont il faut tenir compte. Puis, le supermarché n'est pas perçu
aujourd'hui dans les Balkans ou en Europe du Sud-Est, comme quelque chose de
péjoratif. Les Européens candidats se réjouissent des bienfaits du supermarché
et, par exemple, n'ont aucune inquiétude identitaire lorsqu'ils mangent chez
McDonald's. Ils ne voient pas ceci comme une trahison à l'adresse de
l'"euro-identité" et traitent le hamburger d'un un morceau de viande et non pas
d'un morceau de nouvel ordre mondial. C'est une bonne occasion de dire, dans ce
contexte, que, une fois arrivés sur le chemin de la prospérité, nos pays seront
un catalyseur de l'Union européenne, une source d'inspiration et d'énergie,
donnant des solutions, et non pas un fardeau sur les épaules du
continent.
Ensuite,
entrer " dans une union politique " n'est pas vraiment un argument à donner aux
anciens pays communistes. Ceux - ci croyaient qu'ils venaient de sortir d'une
"union politique." Il vaudrait mieux que l'on leur dise qu'il s'agit d'entrer
dans un monde ayant des valeurs communes, où ils ne sont plus menacés des
blindés d'un pouvoir totalitaire, ni de la démence des leaders nationaux, ni du
machiavélisme politique qui leur a infligé tellement de déceptions au XX - ème
siècle. C'est le moment d'avouer une autre confusion : quelle " union "
politique ? Aujourd'hui nous sommes devant le manque d'unité de vues tout aussi
bien dans l'OTAN que dans l'UE et dans le Conseil de Sécurité de l'ONU. La
mondialisation fonctionne parfaitement : un espace du Proche Orient trouble
l'harmonie entre certains pays européens et les États Unis. Seulement,
contrairement aux prévisions des analystes de la mondialisation, ce sont
justement les pays pauvres de l'Est qui ne chancellent pas dans le choix de leur
position. Les autres, oui. Pourquoi, donc? Serait-ce à cause du grand nombre de
" supermarchés ?”
L'affirmation
: " leur grande crainte fut la sécurité... " est, peut-être, la plus
décourageante. La sécurité des pays de l'Est de l'Europe ne fut et ne sera
jamais une " crainte ", mais le fondement de nos préoccupations. Les pays de ce
côté du continent furent laissés dans un état de faillite par les années de
communisme et ont pu expérimenter un trajet formidablement fragile les dernières
centaines d'années, du point de vue de la sécurité nationale. Ce trajet fragile
fut parsemé de centaines de milliers de victimes : hommes, femmes et enfants.
C'est une chose de parler de telles " craintes " à Oslo, à Madrid ou à Zürich et
c'est bien autre chose d'en parler à Bucarest ou à Varsovie. Mais ce qui est
clair c'est que toutes les destinations dont il s'agit ci-dessus font partie de
la même famille continentale. Dans notre région, il est tout à fait instinctif
de se préoccuper en priorité absolue de la sécurité nationale et de ne pas
oublier ou l'on se trouve, du point de vue géographique et historique. Appeler
ceci " crainte " est confondre la faim avec la nourriture
Enfin, vue
depuis Bucarest, l'affirmation “... et les États Unis ont tiré et continuent de
tirer profit de ces craintes " est une affirmation embarrassante. Après la
deuxième guerre mondiale, les paysans roumains ont organisé une résistance armée
dans les montagnes, de leur propre initiative, dans l'attente des Américains,
mais ils ne l'ont pas fait pour avoir des supermarchés, ils l'ont fait pour
lutter contre la domination soviétique. La Roumanie a affirmé ce dernier temps
avec précision et fermeté que nous ne sommes pas dans la situation de choisir
entre l'OTAN et l'UE ou bien entre l'Europe et les États-Unis. Nous avons dans
la même mesure et inévitablement besoin des deux, non pas pour les " avantages
", mais pour devenir un pays moderne, prospère et connecté, c'est à dire un
appui, et non pas un fardeau pour la famille euro-atlantique. Ensuite, il n'est
pas juste que l'on nous donne à choisir entre les membres de la même famille.
Nous avons payé le prix du Rideau de Fer dans l'espoir de sa fonte, et la
famille euro-atlantique nous a semblé, en sa totalité, un idéal auquel nous
n'avons pas cessé de rêver, en proportion de 85% à l'échelle
nationale.
La
Roumanie fut le dernier pays de la région à tomber sous le communisme
soviétique, et le Roi Michel Ier - le dernier à avoir quitté la région, le 3
janvier 1948. Si nous ne n'avons pas rejoint la famille à temps, ce fut à cause
de la géographie, de la géopolitique et de l'histoire, non pas à cause des
craintes, des avantages et des supermarchés.
La
réunification de l'Europe est un acte historique et géographique, non pas
électoral. C'est un besoin identitaire, une question de destin, non pas un
objectif politique. Elle se fait d'homme à homme, de village à village, de ville
à ville, de région à région, de profession à profession.
Pour nous
Roumains et sud-est européens, les premières années du nouveau millénaire furent
des années avec beaucoup de significations, comme nous en avons eu peu les
dernières décennies. Les mutations relativement récentes, au cadre du système
international, nous ont placés au milieu de préoccupations majeures, d'analyses,
de discussions, etc.
On a beaucoup parlé de la relation entre la Roumanie et
le vieux continent. On a pu dire que géographiquement nous sommes européens,
qu'historiquement nous sommes presque européens, que nous sommes sur le point
d'entrer en Europe, que nous n'avons jamais été qu'en Europe, que l'Europe -
même n'est plus ce qu'elle fut autrefois, et ainsi de suite. Notre rapport avec
le continent - père n'a jamais été simple, mais il est aujourd'hui devenu
presque passionnant. Le rapport entre traditionnel et universel ne fut absent
des esprits des historiens non plus, des analystes, des leaders d'opinion, des
écrivains, des élites, en général. Aujourd'hui, la mondialisation fait que ce
rapport devienne aigu, parfois douloureux, parfois surprenant, parfois
antagonique. Renan donna, en 1882, la suivante description à la Nation : " La
terre fournit le champ pour la bataille et pour le travail. L'homme offre l'âme.
(...) Une nation est un principe spirituel résultant des complications profondes
de l'histoire, c'est une famille spirituelle, non pas un groupe déterminé par la
configuration du sol. " Toutefois, sans être seulement un " groupe ", le peuple
est déterminé dans son identité aussi bien par la configuration du sol et par la
position géographique, et même par le climat (par exemple par les différences de
température entre l'été et l'hiver). Beaucoup d'interprétations concernant les
caractéristiques des populations du sud-est de l'Europe font référence à notre
psychologie et à notre comportement de groupe, déterminés par les relations
primordiales rurales, celles qui ordonnent la vie de famille et celle de la
communauté. Or, toutes ces considérations sont en une étroite liaison avec le
sol, avec la position géographique et avec les formes de
relief.
Tellement
" notre héritage de souvenirs " est solide, tellement sont-elle enracinées nos
habitudes (y compris celles psychologiques), tellement nos préoccupations
sont-elle ciselées directement par " l'environnement " rattachées à notre être,
que les autres éléments qui modèlent notre vie, ceux acquis par la civilisation,
" les commodités physiques et morales ", comme les appelait José Ortega y
Gasset, peuvent, lorsqu'ils sont mal assimilés, se transformer en un désavantage
ou être rejetés par la communauté, soit avec ironie, soit avec
violence.
Voilà ce
que dit Ortega y Gasset en parlant de l'" acquis humain" : " Même ce qui nous semble être le plus
impeccable et le plus consolidé peut disparaître après quelques générations. Ce
que nous appelons " civilisation " - toutes les commodités physiques et morales,
tous les loisirs, tous les refuges, toutes les vertus et les disciplines
appropriés depuis longtemps, sur lesquels nous sommes habitués à compter et qui,
au fait, constituent un répertoire ou un système de certitudes que l'homme s'est
forgées en guise de radeau, dans le naufrage initial qui est toujours le
sentiment, toutes ces certitudes sont des certitudes incertaines qui, le temps
de compter jusqu'à trois, à la moindre négligence, échappent aux mains des
hommes et s'évanouissent comme des fantômes."
Il se peut
que je me trompe, mais il me semble que notre rapport avec l'Europe, celui qui
prend contour en ce moment de la marche du monde, ressemble à celui entre la "
Nation " de Renan et la " Civilisation " de Ortega y Gasset. Seulement, notre
appartenance à l'Europe ne se résume pas à assumer une liste de commodités
physiques et morales ou à partager des valeurs. Mais comme (des deux côtés du
Rideau de Fer) par " européen " on comprend souvent seulement " quelqu'un qui
vient de l'Europe de l'Ouest ", de même l'identité européenne est souvent
confondue avec " l'acquis humain " européen.
Le rapport
du sud-est de l'Europe avec le continent tout entier n'est pas une question
inventée par les constructions européennes d'après guerre ni une question
politique, économique, militaire et diplomatique de l'année 2003 ; il est la
résultante de beaucoup d'influences, les unes historiques, d'autres
géopolitiques, d'autres tout simplement géographiques. Ce qui fut pour nous
centre, pour d'autres fut périphérie : " ... par rapport aux grands empires ou
aux espaces de civilisation qui ont tendu leur aile sur cette zone à un moment
ou à un autre, sans exception, dans chaque cas, les Balkans furent situés à la "
périphérie " : la périphérie du Byzance, périphérie de l'Occident, périphérie de
l'Empire ottoman et du monde islamique, périphérie, enfin, de l'espace
d'influence que la Russie a exercée en Europe.
L'histoire
des Balkans et leur rapport avec l'Europe me font penser à une anecdote racontée
par Ortega y Gasset : " Le dialogue entre l'aveugle et l'estropié : - Comment
vas-tu, bonhomme ? - demanda
l'aveugle à l'estropié. Et l'estropié répond à l'aveugle : - Comme tu vois, mon
ami… "
Je dois
faire une précision : quand je parle de la distance entre le sud-est et l'ouest
de l'Europe je ne pense pas à la dimension concrète administrative, économique,
politique, financière, militaire que l'Union européenne et ses mécanismes
mettent en mouvement pour une Europe réunifiée. Cet effort institutionnel,
politique, administratif, est concret et il est poursuivi selon un plan bien
connu et démocratiquement accepté. Je ne pense pas non plus à la dimension
institutionnelle de la réunification européenne qui prend forme sous nos yeux
comme une structure européenne nouvelle, légitime, démocratique et
supranationale. Apres tout, l'un des objectives essentiels de ma mission
officielle est celui de militer pour la Roumanie dans l'espace européen et
d'amener l'Europe dans l'espace roumain. Les perspectives de cette démarche me
semblent encourageantes, essentielles, fascinantes, et j'ai la conviction
qu'elle, cette démarche d'élargissement de l'Europe unie, est une grande idée de
l'humanité. Dans ce propos, je fais référence aux caractéristiques de
l'individu, national ou continental, qui échappent aux classifications ou aux
délimitations, ce qui fait que l'ethnique, la tradition, la langue, la culture,
la coutume, les mœurs, le tempérament, la géographie et l'histoire récente
approchent tellement ceux qui sont loin et éloignent tellement ceux qui sont
proches.
Un
analyste politique roumain fait une délimitation entre les deux Europe, par le
prisme des religions ou des confessions : " … La chrétienté occidentale signifie
le binôme catholicisme - protestantisme, la multitude des langues qui se
réclament du latin ou qui furent influencées par le latin, la séparation des
autorités spirituelles de celle temporelle, la suprématie de la loi, le
pluralisme social et l'existence de collectivités représentatives, capables
d'exprimer leurs intérêts au niveau politique, individuellement, comme un repère
de la liberté et comme fondement de la construction sociale. Tous ces traits ont
fait de l'Occident le pôle d'irradiation d'un énorme projet de modernisation,
qui soutient l'Europe depuis l'aube de la Renaissance, pour continuer
aujourd'hui encore."
" … Le
monde orthodoxe, basé sur deux critères forts - la religion et la langue. La
langue est cette fois la langue slave, et le christianisme orthodoxe est
considéré presque exclusivement sous les aspects qui le séparent de la tradition
catholique - protestante. Quoique influencée en une certaine mesure par la
civilisation occidentale, l'orthodoxie, comme système de civilisation, n'est pas
basée sur l'individu et sur l'individualisme, mais sur la communauté ; elle n'a
jamais fait la rupture décisive entre le pouvoir temporel et le pouvoir
religieux même si, pro forma, dans l'espace de sa modernisation du XIX-ème
siècle, elle fut obligée d'accepter cette séparation ; la différenciation
sociale est incomplète et souvent " non-naturelle ", et la suprématie de la loi
impersonnelle, création du formalisme institutionnel, n'a jamais pu être
assurée, devant la concurrence de la " loi de l'endroit ", devant les traditions
les plus différentes qui sont restées vivantes, minant le modèle occidental,
lorsqu'on a essayé son implantation.
" Radicalement, le monde islamique est
différent des deux autres espaces de civilisation qui se disputèrent
l'occupation des Balkans. La séparation du pouvoir temporel du pouvoir religieux
est tout simplement un blasphème, les modèles d'organisation sociale n'ont rien
à faire à l'individualisme occidental et à ses institutions - depuis le mariage
jusqu'à l'expression de la liberté. Ses dieux, ses Prophètes et sa Loi ne sont
pas différents, mais tout à fait opposés, une opposition que l'histoire a
comptabilisée par le sang abondamment versé d'innombrables batailles entre les
armées du monde musulman et celles de la chrétienté, ayant pour place de choix
de déroulement les Balkans. "
Jonathan
Eyal, directeur d'études à RUSI - Londres, dit qu'à la fin du mois de mai 1999,
la communauté européenne était l'espoir de l'avenir, que les pays de l'Europe de
l'Est, ruinés après quarante ans d'expérience communiste, regardaient la
communauté européenne non seulement comme une source de fonds d'investissement,
mais aussi comme un marché potentiel, comme source de connaissance, comme
fondement de leur sécurité future. L'époque des dinosaures était finie. Le Pacte
de Varsovie s'était écroulé, l'URSS était fondue, l'OTAN, une autre institution
créée par la Guerre Froide était désespérée de trouver un pilier d'appui
valable, quel qu'il fût. Eyal dit que l'Europe n'a pas réussi à réaliser une
nouvelle structure de sécurité en 1990, mais qu'il aurait été difficile de le
faire. Le fait est que toutes les nations et nationalités demandaient à être
reçues dans les conseils européens, depuis le Maghreb jusqu'à Vladivostok. Dans
ce concert de mouvements, les Balkans se sont montrés, dès le début, un cas
différent. La complexité des problèmes locaux, la différence entre les
aspirations et la réalité, le manque de compréhension de la nature des Balkans
sont, dans l'opinion de Jonathan Eyal, des arguments en ce
sens.
"
Maintenant, bien plus sages qu'il y a quatorze ans, il est simple d'affirmer que
la domination soviétique en Europe de l'Est fut éphémère. La création des états
nation comme unique unité viable et désirable, fut en grande mesure une idée
occidentale qui a ravagé dans les Balkans. Point de rencontre de trois empires
multinationaux, et détenant les voies navigables stratégiques européennes, les
peuples des Balkans n'ont jamais pu être séparés en entités nationales
homogènes. "
" Jamais
la modération et la consistance ne furent de grandes vertus balkaniques.
L'expérience des Balkans, deux effets : obsession de l'histoire - chaque épisode
historique est un instrument politique et il est interprété et falsifié comme il
nous arrange le mieux. Obsession de l'unité nationale - conséquence historique,
les états balkaniques sont le résultat du brisement des empires multinationaux.
Les régimes communistes des Balkans se sont servis du multi-nationalisme pour
légitimer leur pouvoir. Enflammer de vieilles disputes nationalistes dans la
région est devenu un mécanisme bon à dévier l'attention publique des difficultés
économiques, un véhicule à mobiliser les masses. Ainsi, la xénophobie a atteint
de nouvelles hauteurs justement sous le pouvoir communiste. Les Balkans sont
restés des sociétés essentiellement agraires, lorsqu'un système politique
supposé défendre les droits des ouvriers fut amené par le système soviétique en
1945. La structure tout entière des communautés rurales fut détruite et les
paysans déracinés furent forcés à peupler des concernes industriels des
périphéries des villes. Ainsi, la première génération de paysans déracinés est
restée désemparée, exposée au danger : renonçant à leurs origines paysannes, ils
ont dû se forger une existence et un ethos urbains. Ce facteur fut important
dans l'absence d'opposition organisée en Bulgarie, Roumanie, Albanie et
Yougoslavie."
" Le but
implicite des fondateurs historiques de la Roumanie fut de dénier leur place
dans les Balkans et de transformer le pays en imposant les institutions
Occidentales. Jusqu'à aujourd'hui, ce fort désir dirigé vers l'Ouest reste
puissant ; rien ne fut plus rejeté par les intellectuels roumains que le
servilisme envers la Russie, ce qui se connectait explicitement avec une
position héritée d'Est inférieur. "
Oscar
Halecki (The Millenium of Europe) affirmait que le premier grand pas vers
l'unité européenne, telle que nous la comprenons aujourd'hui, fut celui fait par
César, qui a poussé sensiblement le centre de pouvoir de l'Empire romain.
L'expansion avait été traditionnellement orientée vers le Sud et l'Est
(l'Afrique et le Moyen Orient, l'Europe de l'Est), mais César a fait changer de
direction vers l'Ouest et le Nord, destinations inconnues jusqu'alors dans la
géographie politique impériale. La romanisation des Gaulois et des Bretons a
fait changer le centre de pouvoir européen. Le geste " occidental" de César ne
sera pas singulier. Les Papes romains du VII-ème siècle, ensuite Charlemagne,
chercheront à contrebalancer le pouvoir de l'Empire de Byzance, déterminante
puissance européenne, par une alternative occidentale solide, par la
consolidation de l'Ouest, active et novateur. Furent ainsi initiés de fructueux
dialogues doctrinaires politiques, idéologiques, religieux, géostratégiques et
une dynamique continentale du pouvoir chrétien. Dans une période relativement
brève, la christianisation et les conquêtes militaires amèneront le nord
européen (autant que l'est) dans l'unité européenne. L'épanouissement économique
et politique du Nord, dans la dernière période du Moyen Age, vitalise cet espace
colonisé, re-civilisé et devenu prospère par des solutions économiques mais
aussi par des solutions politiques flexibles (l'Empire romain de nation
allemande, le Royaume du Danemark, celui de la Suède, celui de la Pologne &
de la Lituanie, la Prusse et la future Allemagne).
Tout
au long de l'histoire, l'attachement particulier du Nord à l'idéal européen
transforme le Nord dans une périphérie active du continent. Une autre
périphérie, moins active, plutôt victime, fut l'est européen, souvent vu comme
terre à conquérir, à convaincre et à christianiser, à contredire et à rejeter,
ensuite à dompter par l'Europe prospère et civilisée. La thèse de Robert
Bartllet (The Making of Europe, London, 1992) au sujet de l'Européanisation de
l'Europe détient aujourd'hui encore le monopole de la pensée historique
concernant la relation centre - périphérie, en Europe médiévale et moderne. Vu
dans une perspective historique, la re-civilisation de l'Est et celle du Nord
est une tentative de fermer un cercle, celui de la construction d'un organisme
européen, initié au Sud du palmier et de l'huile d'olive (Fernand Braudel) et
déplacé en un mouvement rotatif vers l'Ouest et ensuite vers le nord, pour que
la conclusion du cercle se fasse dans l'éternel problème de l'Est. L'Est, dont
la Roumanie se revendique, est vu autant comme une Porte d'accès depuis l'Asie,
que comme une Muraille défensive, appui fraternel chrétien ou partenaire
important de la sécurité européenne. L'organisation systémique prit, en 1815, la
forme du concert de pouvoir (les grands pouvoirs comme garants de la stabilité
internationale) et, en 1919-1920, celle de la sécurité
collective.
Le
principe de l'autodétermination nationale, légalisé en 1919-1920, imposa
l'apparition du système bipolaire. Après la deuxième guerre mondiale se
produisit le phénomène de la décolonisation, ce qui a diminué l'importance, au
cadre du système, des grands pouvoirs coloniaux - l'Angleterre et la France - et
a propulsé dans la posture hégémonique les États Unis et la URSS. D'ailleurs,
l'application de " l'autodétermination nationale " a produit, en 1990 - 1991,
l'écroulement de la URSS et a mis en évidence l'impératif d'une nouvelle
formulation systémique. Après la deuxième guerre mondiale, le système
international d'états cesse de pratiquer l'eurocentrisme et la décision
systémique est même transférée à l'extérieur du vieux continent. L'URSS et les
États Unis sont devenus les acteurs principaux du système nommé bipolaire. Une
question extrêmement débattue à la dernière période est celle de la continuité
de l'état nation, comme unité de base du système international. Ce qui fut une
règle du système - l'utilisation de l'état nation dans l'ordination systémique -
est aujourd'hui mise en question, dans l'effort de consacrer un nouvel ordre
mondial.
Le milieu
international est un élément déterminant dans la création d'une matrice de
défense nationale. Il développe les contraintes imposées aux intérêts nationaux
de l'état, figure les menaces à l'adresse de ceux-ci et crée les variantes
appropriées de réponse, impose des priorités dans la politique générale de
l'état. Il y a aujourd'hui, dans l'historiographie et dans la culture roumaine,
une double représentation du homeland. Une bonne partie de la pensée historique
voit l'espace roumain comme un auxiliaire important de la civilisation
européenne, fonction des nécessités stratégiques ou culturelles de celle-ci.
Rappelons-nous, par exemple, le motif de la MURAILLE ou celui de la PORTE qui
fonctionnent comme des métaphores géostratégiques dans la description du rôle
historique ou même d'avenir de l'espace roumain. Des éléments comme l'origine
latine, la religion chrétienne et la solidarité avec les plans défensifs de
l'Europe médiévale furent le centre de telles évaluations.
Il y a une
autre vision, avec des racines profondes dans l'idéologique du communisme. Là,
l'espace roumain est vu comme l'essence du monde même. Et, l'effort défensif de
la Roumanie médiévale est vu comme un effort unique dans l'histoire, oublié par
une Europe ingrate, qui n'aurait pu, sans nous, ériger ses cathédrales
gothiques. Les options politiques faites par notre pays les dernières années,
dépassent les carences de location mentionnées ci-dessus, et consacrent la
participation ouverte de la Roumanie à la formation de la nouvelle Europe. Ce
que disait Henry Kissinger en 1994 semble être aujourd'hui assumé et partagé par
la société roumaine tout entière : " Les pays de l'Europe centrale et de l'est
ont été occupés par l'Armée Rouge, mais ils se sont identifiés culturellement et
politiquement avec les traditions européennes occidentales. (…) Pour devenir
économiquement et politiquement viables, ils ont besoin de l'Union européenne ;
et pour la sécurité ils regardent vers l'Alliance Atlantique. En fait, la
qualité de membre de l'une des institutions suppose la qualité de membre de
l'autre. " " L'avenir des relations atlantiques ne réside pas dans les relations
Est-Ouest, mais dans le rôle décisif de l'Europe de l'Est à aider l'Amérique à
faire face à l'évolution prévisible du XXI-ème siècle." Je souligne que cette
affirmation fut faite en 1994.
Lorsqu'il
s'agit d'un processus aussi complexe et, souvent, contradictoire, que celui de
l'adhésion des pays candidats à l'UE et à l 'OTAN, un rôle, tout aussi important
que l'accomplissement des critères, est joué par la détermination des nations
candidates à joindre la famille. Il ne faut pas oublier que la Roumanie a été
capable de consacrer un milliard de dollars à la défense en 2002, dans les
conditions où le salaire moyen est de 100 dollars. La Roumanie est entrée dans
le XXI-ème siècle résolue à embrasser les valeurs d'une Europe qui essaie de
s'harmoniser politiquement, économiquement et socialement. Loin d'être une
construction parfaite, l'Europe actuelle représente un cadre au contour précis
qui peut être approfondi et renforcé, nuancé par la contribution de chaque
membre de la famille, confirmé ou aspirant. L'invitation adressée à la Roumanie
d'adhérer à l'Organisation du Traité de l'Atlantique du Nord et la fixation de
la date de 1 janvier 2007 pour l'intégration dans l'Union européenne ouvrent une
autre perspective aux relations externes de la Roumanie et remettent l'espace
roumain dans la famille des valeurs européennes et
euro-atlantiques.
La
diplomatie multilatérale, souvent considérée être un type de supra - structure
de la diplomatie bilatérale, offre, d'ailleurs, à notre opinion, à la Roumanie
et à l'Europe Centrale et de l'est l'opportunité de la fermeture du cercle
dynamique européen mentionné antérieurement dans le discours. Nous considérons
que la diplomatie classique et celle multilatérale sont les facettes de la même
monnaie et qu'elles ne s'excluent pas. L'interaction entre les deux crée une
nouvelle forme de comportement politique. Au troisième millénaire, loin d'être
restreinte à la dimension militaire, la fonction de la diplomatie multilatérale
inclue chaque aspect politique intéressant, et non seulement, au niveau régional
et global. Le concept idéaliste de " diplomatie multilatérale " est de date
plutôt récente, mais il tire ses sèves du concept ésotérique de la Sainte
Alliance transféré, par l'intermédiaire des Conférences de la Haie du début du
XX-ème siècle, aux 14 points de Wodrow Wilson pour se retrouver, enfin, intégré
d'une manière harmonieuse, dans les concepts des Nations
Unies.
Mais, sans
exclure le fonctionnement de la diplomatie classique, la diplomatie
multilatérale va plus loin, influençant l'apparition des institutions qui
reflètent mieux à la nouvelle réalité. L'essence des deux diplomaties,
bilatérale et multilatérale, est l'habileté de comprendre et d'analyser les
cultures, les sociétés, et les institutions par lesquelles l'état cherche à
faire connaître ses valeurs traditionnelles, dans le
système
L'initiative
de créer ma mission, en tant que Représentant Spécial du Gouvernement de la
Roumanie, représente une preuve de remarquable maturité, courage et
clairvoyance. La Roumanie ne peut plus se conduire en simple état aspirant, elle
doit assumer des initiatives courageuses dans les conditions du nouveau statut
gagné à Prague et à Copenhague.
La Roumanie a eu et a le profile d'un type de
cohésion européenne, par son paradigme de confluence géographique,
confessionnelle, historique, culturelle et ethnique. Aujourd'hui nous parlons de
l'atout de notre pays d'être un facteur de stabilité dans la région. Il est
vrai, la Roumanie est un partenaire en chair et os dans les missions de
maintient de la paix. Mais pendant tout le siècle passé la Roumanie a été un
facteur de stabilité dans la région. Quelle que fût la crise que l'état roumain
ait traversée, il n'a pas quitté sa fonction d'état de culture du Bas Danube et
d'élément de stabilité géopolitique.
Il y a des
endroits de la terre où les armes sévissent, alimentées par des conflits
religieux. Nous parlons aujourd'hui de chocs de civilisations et de crimes
atroces commis au nom de la foi. Ni notre continent, ni notre siècle ne sont
trop originaux de ce point de vue. La Roumanie, située entre trois empires, un
catholique (autrichien), un autre musulman (ottomane) et un autre orthodoxe (la
Russie), a résisté et a harmonisé la géopolitique avec la diplomatie. Plus
encore, elle a incorporé sur son territoire culturel d'autres religions,
d'autres croyances, et d'autres traditions et en a fait un endroit de
confluences. Tous les moments n'ont pas été doux et innocents, il y a eu un tas
de moments cruels, d'autres graves, d'autres inacceptables, mais la vocation de
la nation reste celle européenne et celle des valeurs démocratiques
occidentales. Il serait difficile de prévoir comment serait-il le monde de
demain. Ce qui est sûr, c'est que l'Europe centrale et du sud-est vivra une
nouvelle existence et occupera une nouvelle place dans le continent et dans le
monde.
En guise
de conclusion, je voudrais vous lire deux courtes textes, les deux adressés,
symboliquement, aux responsables de la Terre : Le premier texte fait référence à
l'appel du Pape Jean-Paul II, à fin de l'an 2002 : " Il demande aux responsables
de la Terre un effort d'intelligence, courageux, audacieux, pour dépasser une
vision définitivement caduque et inappropriée sur les relations entre les états,
pour les temps modernes. Il demande que l'on franchisse les limites du droit
international consolidé, à la recherche de nouvelles manières de cohabitation,
de coopération, de dialogue, de respect de la dignité de tous les protagonistes
de la scène internationale, auxquels il faudrait commencer à restituer la
crédibilité et l'autorité des Nations Unies."
Le second
texte est une illustration du fait que, en effet, le développement durable
devrait comprendre non seulement l'environnement et l'alimentation, mais aussi
nos consciences et nos mentalités. Voici une lettre écrite par deux enfants de
la Guinée, Yaguine Koita et Fodé Tounkara, de 14 et, respectivement, 15 ans, qui
sont morts gelés dans le train d'atterrissage d'un avion Sabena qui allait de
Conakry à Bruxelles, essayant d'arriver en Europe. Les deux enfants gelés à
moins cinquante degrés furent trouvés collés l'un à l'autre serrant contre le
cœur une lettre qui commençait ainsi : " Vos Excellences, Messieurs les Membres
et Responsables de l'Europe, nous avons l'honorable plaisir et la grande
confiance de vous écrire cette lettre pour vous parler de l'objectif de notre
voyage et de notre souffrance, enfants, et jeunes de l'Afrique. Nous vous
implorons pour l'amour pour votre beau continent (...). De plus, pour l'amour et
pour l'amitié de " Dieu ", Tout-puissant, notre Créateur, qui vous a donné
toutes les bonnes expériences, richesses et pouvoirs de bien construire et de
bien organiser notre continent pour qu'il devienne le plus beau et le plus
admiré ami des autres continents (...) "
Que
pensez-vous de cette écriture, monsieur Anton Tchékhov ? Et vous, monsieur
Winston Churchill ?!