Géopolitique et diplomatie en Europe centrale et du sud-est
ou
l'Europe des autres

Conférence de
S.A.S. le Prince Radu de Hohenzollern-Veringen
à l'Université de Genève, mercredi 21 mai 2003 à 18.15


Un eminent fonctionnaire européen de l'année 2003 déclara récemment: " Les nouveaux - venus doivent comprendre qu'adhérer à l'UE ne veut pas dire entrer dans un supermarché. Il faut qu'ils prennent conscience qu'ils entrent aussi dans une union politique. Leur grande crainte fut la sécurité, et les États Unis ont tiré et continuent de tirer profit de ces craintes."
L'affirmation du haut fonctionnaire européen est un bon prétexte pour l'étude de l'Europe Centrale et du Sud-Est. En tant que Roumain et sud-est européen, j'aurais quelques choses à dire sur cette affirmation qui caractérise, involontairement, d'une manière exceptionnelle, le problème de la réunification de l'Europe.

Premièrement, les supermarchés de l'Europe de l'Est ont été vides pendant cinq décennies, et ceux de Roumanie n'ont offert, dans les années '80 du siècle dernier, que des milliers de pots de moutarde, pour remplir le vide des étagères. J'ai été témoin de ce fait, il est incontestable. Parler, donc, aux populations de l'ancienne URSS, par exemple, ou bien à celles de la Bulgarie ou de la Roumanie, de " supermarché ", signifie ouvrir une blessure profonde, pleine d'isolement, d'humiliations et de frustrations, où l'image du supermarché prenait des contours paradisiaques. Même aujourd'hui, quatorze ans après la chute de la dictature communiste dans mon pays, lorsque je vois à Luxembourg, Londres ou Genève des supermarchés interminable, je ressens un tourbillon que les Occidentaux associent au vol en avion, tout au plus. Ce tourbillon en est un fait bien réel, dont il faut tenir compte. Puis, le supermarché n'est pas perçu aujourd'hui dans les Balkans ou en Europe du Sud-Est, comme quelque chose de péjoratif. Les Européens candidats se réjouissent des bienfaits du supermarché et, par exemple, n'ont aucune inquiétude identitaire lorsqu'ils mangent chez McDonald's. Ils ne voient pas ceci comme une trahison à l'adresse de l'"euro-identité" et traitent le hamburger d'un un morceau de viande et non pas d'un morceau de nouvel ordre mondial. C'est une bonne occasion de dire, dans ce contexte, que, une fois arrivés sur le chemin de la prospérité, nos pays seront un catalyseur de l'Union européenne, une source d'inspiration et d'énergie, donnant des solutions, et non pas un fardeau sur les épaules du continent.

Ensuite, entrer " dans une union politique " n'est pas vraiment un argument à donner aux anciens pays communistes. Ceux - ci croyaient qu'ils venaient de sortir d'une "union politique." Il vaudrait mieux que l'on leur dise qu'il s'agit d'entrer dans un monde ayant des valeurs communes, où ils ne sont plus menacés des blindés d'un pouvoir totalitaire, ni de la démence des leaders nationaux, ni du machiavélisme politique qui leur a infligé tellement de déceptions au XX - ème siècle. C'est le moment d'avouer une autre confusion : quelle " union " politique ? Aujourd'hui nous sommes devant le manque d'unité de vues tout aussi bien dans l'OTAN que dans l'UE et dans le Conseil de Sécurité de l'ONU. La mondialisation fonctionne parfaitement : un espace du Proche Orient trouble l'harmonie entre certains pays européens et les États Unis. Seulement, contrairement aux prévisions des analystes de la mondialisation, ce sont justement les pays pauvres de l'Est qui ne chancellent pas dans le choix de leur position. Les autres, oui. Pourquoi, donc? Serait-ce à cause du grand nombre de " supermarchés ?”

L'affirmation : " leur grande crainte fut la sécurité... " est, peut-être, la plus décourageante. La sécurité des pays de l'Est de l'Europe ne fut et ne sera jamais une " crainte ", mais le fondement de nos préoccupations. Les pays de ce côté du continent furent laissés dans un état de faillite par les années de communisme et ont pu expérimenter un trajet formidablement fragile les dernières centaines d'années, du point de vue de la sécurité nationale. Ce trajet fragile fut parsemé de centaines de milliers de victimes : hommes, femmes et enfants. C'est une chose de parler de telles " craintes " à Oslo, à Madrid ou à Zürich et c'est bien autre chose d'en parler à Bucarest ou à Varsovie. Mais ce qui est clair c'est que toutes les destinations dont il s'agit ci-dessus font partie de la même famille continentale. Dans notre région, il est tout à fait instinctif de se préoccuper en priorité absolue de la sécurité nationale et de ne pas oublier ou l'on se trouve, du point de vue géographique et historique. Appeler ceci " crainte " est confondre la faim avec la nourriture

Enfin, vue depuis Bucarest, l'affirmation “... et les États Unis ont tiré et continuent de tirer profit de ces craintes " est une affirmation embarrassante. Après la deuxième guerre mondiale, les paysans roumains ont organisé une résistance armée dans les montagnes, de leur propre initiative, dans l'attente des Américains, mais ils ne l'ont pas fait pour avoir des supermarchés, ils l'ont fait pour lutter contre la domination soviétique. La Roumanie a affirmé ce dernier temps avec précision et fermeté que nous ne sommes pas dans la situation de choisir entre l'OTAN et l'UE ou bien entre l'Europe et les États-Unis. Nous avons dans la même mesure et inévitablement besoin des deux, non pas pour les " avantages ", mais pour devenir un pays moderne, prospère et connecté, c'est à dire un appui, et non pas un fardeau pour la famille euro-atlantique. Ensuite, il n'est pas juste que l'on nous donne à choisir entre les membres de la même famille. Nous avons payé le prix du Rideau de Fer dans l'espoir de sa fonte, et la famille euro-atlantique nous a semblé, en sa totalité, un idéal auquel nous n'avons pas cessé de rêver, en proportion de 85% à l'échelle nationale.

La Roumanie fut le dernier pays de la région à tomber sous le communisme soviétique, et le Roi Michel Ier - le dernier à avoir quitté la région, le 3 janvier 1948. Si nous ne n'avons pas rejoint la famille à temps, ce fut à cause de la géographie, de la géopolitique et de l'histoire, non pas à cause des craintes, des avantages et des supermarchés.

La réunification de l'Europe est un acte historique et géographique, non pas électoral. C'est un besoin identitaire, une question de destin, non pas un objectif politique. Elle se fait d'homme à homme, de village à village, de ville à ville, de région à région, de profession à profession.

Pour nous Roumains et sud-est européens, les premières années du nouveau millénaire furent des années avec beaucoup de significations, comme nous en avons eu peu les dernières décennies. Les mutations relativement récentes, au cadre du système international, nous ont placés au milieu de préoccupations majeures, d'analyses, de discussions, etc.
On a beaucoup parlé de la relation entre la Roumanie et le vieux continent. On a pu dire que géographiquement nous sommes européens, qu'historiquement nous sommes presque européens, que nous sommes sur le point d'entrer en Europe, que nous n'avons jamais été qu'en Europe, que l'Europe - même n'est plus ce qu'elle fut autrefois, et ainsi de suite. Notre rapport avec le continent - père n'a jamais été simple, mais il est aujourd'hui devenu presque passionnant. Le rapport entre traditionnel et universel ne fut absent des esprits des historiens non plus, des analystes, des leaders d'opinion, des écrivains, des élites, en général. Aujourd'hui, la mondialisation fait que ce rapport devienne aigu, parfois douloureux, parfois surprenant, parfois antagonique. Renan donna, en 1882, la suivante description à la Nation : " La terre fournit le champ pour la bataille et pour le travail. L'homme offre l'âme. (...) Une nation est un principe spirituel résultant des complications profondes de l'histoire, c'est une famille spirituelle, non pas un groupe déterminé par la configuration du sol. " Toutefois, sans être seulement un " groupe ", le peuple est déterminé dans son identité aussi bien par la configuration du sol et par la position géographique, et même par le climat (par exemple par les différences de température entre l'été et l'hiver). Beaucoup d'interprétations concernant les caractéristiques des populations du sud-est de l'Europe font référence à notre psychologie et à notre comportement de groupe, déterminés par les relations primordiales rurales, celles qui ordonnent la vie de famille et celle de la communauté. Or, toutes ces considérations sont en une étroite liaison avec le sol, avec la position géographique et avec les formes de relief.

Tellement " notre héritage de souvenirs " est solide, tellement sont-elle enracinées nos habitudes (y compris celles psychologiques), tellement nos préoccupations sont-elle ciselées directement par " l'environnement " rattachées à notre être, que les autres éléments qui modèlent notre vie, ceux acquis par la civilisation, " les commodités physiques et morales ", comme les appelait José Ortega y Gasset, peuvent, lorsqu'ils sont mal assimilés, se transformer en un désavantage ou être rejetés par la communauté, soit avec ironie, soit avec violence.

Voilà ce que dit Ortega y Gasset en parlant de l'" acquis humain" :  " Même ce qui nous semble être le plus impeccable et le plus consolidé peut disparaître après quelques générations. Ce que nous appelons " civilisation " - toutes les commodités physiques et morales, tous les loisirs, tous les refuges, toutes les vertus et les disciplines appropriés depuis longtemps, sur lesquels nous sommes habitués à compter et qui, au fait, constituent un répertoire ou un système de certitudes que l'homme s'est forgées en guise de radeau, dans le naufrage initial qui est toujours le sentiment, toutes ces certitudes sont des certitudes incertaines qui, le temps de compter jusqu'à trois, à la moindre négligence, échappent aux mains des hommes et s'évanouissent comme des fantômes."

Il se peut que je me trompe, mais il me semble que notre rapport avec l'Europe, celui qui prend contour en ce moment de la marche du monde, ressemble à celui entre la " Nation " de Renan et la " Civilisation " de Ortega y Gasset. Seulement, notre appartenance à l'Europe ne se résume pas à assumer une liste de commodités physiques et morales ou à partager des valeurs. Mais comme (des deux côtés du Rideau de Fer) par " européen " on comprend souvent seulement " quelqu'un qui vient de l'Europe de l'Ouest ", de même l'identité européenne est souvent confondue avec " l'acquis humain " européen.

Le rapport du sud-est de l'Europe avec le continent tout entier n'est pas une question inventée par les constructions européennes d'après guerre ni une question politique, économique, militaire et diplomatique de l'année 2003 ; il est la résultante de beaucoup d'influences, les unes historiques, d'autres géopolitiques, d'autres tout simplement géographiques. Ce qui fut pour nous centre, pour d'autres fut périphérie : " ... par rapport aux grands empires ou aux espaces de civilisation qui ont tendu leur aile sur cette zone à un moment ou à un autre, sans exception, dans chaque cas, les Balkans furent situés à la " périphérie " : la périphérie du Byzance, périphérie de l'Occident, périphérie de l'Empire ottoman et du monde islamique, périphérie, enfin, de l'espace d'influence que la Russie a exercée en Europe.

L'histoire des Balkans et leur rapport avec l'Europe me font penser à une anecdote racontée par Ortega y Gasset : " Le dialogue entre l'aveugle et l'estropié : - Comment vas-tu, bonhomme ? -  demanda l'aveugle à l'estropié. Et l'estropié répond à l'aveugle : - Comme tu vois, mon ami… "

Je dois faire une précision : quand je parle de la distance entre le sud-est et l'ouest de l'Europe je ne pense pas à la dimension concrète administrative, économique, politique, financière, militaire que l'Union européenne et ses mécanismes mettent en mouvement pour une Europe réunifiée. Cet effort institutionnel, politique, administratif, est concret et il est poursuivi selon un plan bien connu et démocratiquement accepté. Je ne pense pas non plus à la dimension institutionnelle de la réunification européenne qui prend forme sous nos yeux comme une structure européenne nouvelle, légitime, démocratique et supranationale. Apres tout, l'un des objectives essentiels de ma mission officielle est celui de militer pour la Roumanie dans l'espace européen et d'amener l'Europe dans l'espace roumain. Les perspectives de cette démarche me semblent encourageantes, essentielles, fascinantes, et j'ai la conviction qu'elle, cette démarche d'élargissement de l'Europe unie, est une grande idée de l'humanité. Dans ce propos, je fais référence aux caractéristiques de l'individu, national ou continental, qui échappent aux classifications ou aux délimitations, ce qui fait que l'ethnique, la tradition, la langue, la culture, la coutume, les mœurs, le tempérament, la géographie et l'histoire récente approchent tellement ceux qui sont loin et éloignent tellement ceux qui sont proches.

Un analyste politique roumain fait une délimitation entre les deux Europe, par le prisme des religions ou des confessions : " … La chrétienté occidentale signifie le binôme catholicisme - protestantisme, la multitude des langues qui se réclament du latin ou qui furent influencées par le latin, la séparation des autorités spirituelles de celle temporelle, la suprématie de la loi, le pluralisme social et l'existence de collectivités représentatives, capables d'exprimer leurs intérêts au niveau politique, individuellement, comme un repère de la liberté et comme fondement de la construction sociale. Tous ces traits ont fait de l'Occident le pôle d'irradiation d'un énorme projet de modernisation, qui soutient l'Europe depuis l'aube de la Renaissance, pour continuer aujourd'hui encore."

" … Le monde orthodoxe, basé sur deux critères forts - la religion et la langue. La langue est cette fois la langue slave, et le christianisme orthodoxe est considéré presque exclusivement sous les aspects qui le séparent de la tradition catholique - protestante. Quoique influencée en une certaine mesure par la civilisation occidentale, l'orthodoxie, comme système de civilisation, n'est pas basée sur l'individu et sur l'individualisme, mais sur la communauté ; elle n'a jamais fait la rupture décisive entre le pouvoir temporel et le pouvoir religieux même si, pro forma, dans l'espace de sa modernisation du XIX-ème siècle, elle fut obligée d'accepter cette séparation ; la différenciation sociale est incomplète et souvent " non-naturelle ", et la suprématie de la loi impersonnelle, création du formalisme institutionnel, n'a jamais pu être assurée, devant la concurrence de la " loi de l'endroit ", devant les traditions les plus différentes qui sont restées vivantes, minant le modèle occidental, lorsqu'on a essayé son implantation.
" Radicalement, le monde islamique est différent des deux autres espaces de civilisation qui se disputèrent l'occupation des Balkans. La séparation du pouvoir temporel du pouvoir religieux est tout simplement un blasphème, les modèles d'organisation sociale n'ont rien à faire à l'individualisme occidental et à ses institutions - depuis le mariage jusqu'à l'expression de la liberté. Ses dieux, ses Prophètes et sa Loi ne sont pas différents, mais tout à fait opposés, une opposition que l'histoire a comptabilisée par le sang abondamment versé d'innombrables batailles entre les armées du monde musulman et celles de la chrétienté, ayant pour place de choix de déroulement les Balkans. "

Jonathan Eyal, directeur d'études à RUSI - Londres, dit qu'à la fin du mois de mai 1999, la communauté européenne était l'espoir de l'avenir, que les pays de l'Europe de l'Est, ruinés après quarante ans d'expérience communiste, regardaient la communauté européenne non seulement comme une source de fonds d'investissement, mais aussi comme un marché potentiel, comme source de connaissance, comme fondement de leur sécurité future. L'époque des dinosaures était finie. Le Pacte de Varsovie s'était écroulé, l'URSS était fondue, l'OTAN, une autre institution créée par la Guerre Froide était désespérée de trouver un pilier d'appui valable, quel qu'il fût. Eyal dit que l'Europe n'a pas réussi à réaliser une nouvelle structure de sécurité en 1990, mais qu'il aurait été difficile de le faire. Le fait est que toutes les nations et nationalités demandaient à être reçues dans les conseils européens, depuis le Maghreb jusqu'à Vladivostok. Dans ce concert de mouvements, les Balkans se sont montrés, dès le début, un cas différent. La complexité des problèmes locaux, la différence entre les aspirations et la réalité, le manque de compréhension de la nature des Balkans sont, dans l'opinion de Jonathan Eyal, des arguments en ce sens.

" Maintenant, bien plus sages qu'il y a quatorze ans, il est simple d'affirmer que la domination soviétique en Europe de l'Est fut éphémère. La création des états nation comme unique unité viable et désirable, fut en grande mesure une idée occidentale qui a ravagé dans les Balkans. Point de rencontre de trois empires multinationaux, et détenant les voies navigables stratégiques européennes, les peuples des Balkans n'ont jamais pu être séparés en entités nationales homogènes. "

" Jamais la modération et la consistance ne furent de grandes vertus balkaniques. L'expérience des Balkans, deux effets : obsession de l'histoire - chaque épisode historique est un instrument politique et il est interprété et falsifié comme il nous arrange le mieux. Obsession de l'unité nationale - conséquence historique, les états balkaniques sont le résultat du brisement des empires multinationaux. Les régimes communistes des Balkans se sont servis du multi-nationalisme pour légitimer leur pouvoir. Enflammer de vieilles disputes nationalistes dans la région est devenu un mécanisme bon à dévier l'attention publique des difficultés économiques, un véhicule à mobiliser les masses. Ainsi, la xénophobie a atteint de nouvelles hauteurs justement sous le pouvoir communiste. Les Balkans sont restés des sociétés essentiellement agraires, lorsqu'un système politique supposé défendre les droits des ouvriers fut amené par le système soviétique en 1945. La structure tout entière des communautés rurales fut détruite et les paysans déracinés furent forcés à peupler des concernes industriels des périphéries des villes. Ainsi, la première génération de paysans déracinés est restée désemparée, exposée au danger : renonçant à leurs origines paysannes, ils ont dû se forger une existence et un ethos urbains. Ce facteur fut important dans l'absence d'opposition organisée en Bulgarie, Roumanie, Albanie et Yougoslavie."

" Le but implicite des fondateurs historiques de la Roumanie fut de dénier leur place dans les Balkans et de transformer le pays en imposant les institutions Occidentales. Jusqu'à aujourd'hui, ce fort désir dirigé vers l'Ouest reste puissant ; rien ne fut plus rejeté par les intellectuels roumains que le servilisme envers la Russie, ce qui se connectait explicitement avec une position héritée d'Est inférieur. "

Oscar Halecki (The Millenium of Europe) affirmait que le premier grand pas vers l'unité européenne, telle que nous la comprenons aujourd'hui, fut celui fait par César, qui a poussé sensiblement le centre de pouvoir de l'Empire romain. L'expansion avait été traditionnellement orientée vers le Sud et l'Est (l'Afrique et le Moyen Orient, l'Europe de l'Est), mais César a fait changer de direction vers l'Ouest et le Nord, destinations inconnues jusqu'alors dans la géographie politique impériale. La romanisation des Gaulois et des Bretons a fait changer le centre de pouvoir européen. Le geste " occidental" de César ne sera pas singulier. Les Papes romains du VII-ème siècle, ensuite Charlemagne, chercheront à contrebalancer le pouvoir de l'Empire de Byzance, déterminante puissance européenne, par une alternative occidentale solide, par la consolidation de l'Ouest, active et novateur. Furent ainsi initiés de fructueux dialogues doctrinaires politiques, idéologiques, religieux, géostratégiques et une dynamique continentale du pouvoir chrétien. Dans une période relativement brève, la christianisation et les conquêtes militaires amèneront le nord européen (autant que l'est) dans l'unité européenne. L'épanouissement économique et politique du Nord, dans la dernière période du Moyen Age, vitalise cet espace colonisé, re-civilisé et devenu prospère par des solutions économiques mais aussi par des solutions politiques flexibles (l'Empire romain de nation allemande, le Royaume du Danemark, celui de la Suède, celui de la Pologne & de la Lituanie, la Prusse et la future Allemagne).


Tout au long de l'histoire, l'attachement particulier du Nord à l'idéal européen transforme le Nord dans une périphérie active du continent. Une autre périphérie, moins active, plutôt victime, fut l'est européen, souvent vu comme terre à conquérir, à convaincre et à christianiser, à contredire et à rejeter, ensuite à dompter par l'Europe prospère et civilisée. La thèse de Robert Bartllet (The Making of Europe, London, 1992) au sujet de l'Européanisation de l'Europe détient aujourd'hui encore le monopole de la pensée historique concernant la relation centre - périphérie, en Europe médiévale et moderne. Vu dans une perspective historique, la re-civilisation de l'Est et celle du Nord est une tentative de fermer un cercle, celui de la construction d'un organisme européen, initié au Sud du palmier et de l'huile d'olive (Fernand Braudel) et déplacé en un mouvement rotatif vers l'Ouest et ensuite vers le nord, pour que la conclusion du cercle se fasse dans l'éternel problème de l'Est. L'Est, dont la Roumanie se revendique, est vu autant comme une Porte d'accès depuis l'Asie, que comme une Muraille défensive, appui fraternel chrétien ou partenaire important de la sécurité européenne. L'organisation systémique prit, en 1815, la forme du concert de pouvoir (les grands pouvoirs comme garants de la stabilité internationale) et, en 1919-1920, celle de la sécurité collective.

Le principe de l'autodétermination nationale, légalisé en 1919-1920, imposa l'apparition du système bipolaire. Après la deuxième guerre mondiale se produisit le phénomène de la décolonisation, ce qui a diminué l'importance, au cadre du système, des grands pouvoirs coloniaux - l'Angleterre et la France - et a propulsé dans la posture hégémonique les États Unis et la URSS. D'ailleurs, l'application de " l'autodétermination nationale " a produit, en 1990 - 1991, l'écroulement de la URSS et a mis en évidence l'impératif d'une nouvelle formulation systémique. Après la deuxième guerre mondiale, le système international d'états cesse de pratiquer l'eurocentrisme et la décision systémique est même transférée à l'extérieur du vieux continent. L'URSS et les États Unis sont devenus les acteurs principaux du système nommé bipolaire. Une question extrêmement débattue à la dernière période est celle de la continuité de l'état nation, comme unité de base du système international. Ce qui fut une règle du système - l'utilisation de l'état nation dans l'ordination systémique - est aujourd'hui mise en question, dans l'effort de consacrer un nouvel ordre mondial.

Le milieu international est un élément déterminant dans la création d'une matrice de défense nationale. Il développe les contraintes imposées aux intérêts nationaux de l'état, figure les menaces à l'adresse de ceux-ci et crée les variantes appropriées de réponse, impose des priorités dans la politique générale de l'état. Il y a aujourd'hui, dans l'historiographie et dans la culture roumaine, une double représentation du homeland. Une bonne partie de la pensée historique voit l'espace roumain comme un auxiliaire important de la civilisation européenne, fonction des nécessités stratégiques ou culturelles de celle-ci. Rappelons-nous, par exemple, le motif de la MURAILLE ou celui de la PORTE qui fonctionnent comme des métaphores géostratégiques dans la description du rôle historique ou même d'avenir de l'espace roumain. Des éléments comme l'origine latine, la religion chrétienne et la solidarité avec les plans défensifs de l'Europe médiévale furent le centre de telles évaluations.

Il y a une autre vision, avec des racines profondes dans l'idéologique du communisme. Là, l'espace roumain est vu comme l'essence du monde même. Et, l'effort défensif de la Roumanie médiévale est vu comme un effort unique dans l'histoire, oublié par une Europe ingrate, qui n'aurait pu, sans nous, ériger ses cathédrales gothiques. Les options politiques faites par notre pays les dernières années, dépassent les carences de location mentionnées ci-dessus, et consacrent la participation ouverte de la Roumanie à la formation de la nouvelle Europe. Ce que disait Henry Kissinger en 1994 semble être aujourd'hui assumé et partagé par la société roumaine tout entière : " Les pays de l'Europe centrale et de l'est ont été occupés par l'Armée Rouge, mais ils se sont identifiés culturellement et politiquement avec les traditions européennes occidentales. (…) Pour devenir économiquement et politiquement viables, ils ont besoin de l'Union européenne ; et pour la sécurité ils regardent vers l'Alliance Atlantique. En fait, la qualité de membre de l'une des institutions suppose la qualité de membre de l'autre. " " L'avenir des relations atlantiques ne réside pas dans les relations Est-Ouest, mais dans le rôle décisif de l'Europe de l'Est à aider l'Amérique à faire face à l'évolution prévisible du XXI-ème siècle." Je souligne que cette affirmation fut faite en 1994.

Lorsqu'il s'agit d'un processus aussi complexe et, souvent, contradictoire, que celui de l'adhésion des pays candidats à l'UE et à l 'OTAN, un rôle, tout aussi important que l'accomplissement des critères, est joué par la détermination des nations candidates à joindre la famille. Il ne faut pas oublier que la Roumanie a été capable de consacrer un milliard de dollars à la défense en 2002, dans les conditions où le salaire moyen est de 100 dollars. La Roumanie est entrée dans le XXI-ème siècle résolue à embrasser les valeurs d'une Europe qui essaie de s'harmoniser politiquement, économiquement et socialement. Loin d'être une construction parfaite, l'Europe actuelle représente un cadre au contour précis qui peut être approfondi et renforcé, nuancé par la contribution de chaque membre de la famille, confirmé ou aspirant. L'invitation adressée à la Roumanie d'adhérer à l'Organisation du Traité de l'Atlantique du Nord et la fixation de la date de 1 janvier 2007 pour l'intégration dans l'Union européenne ouvrent une autre perspective aux relations externes de la Roumanie et remettent l'espace roumain dans la famille des valeurs européennes et euro-atlantiques.

La diplomatie multilatérale, souvent considérée être un type de supra - structure de la diplomatie bilatérale, offre, d'ailleurs, à notre opinion, à la Roumanie et à l'Europe Centrale et de l'est l'opportunité de la fermeture du cercle dynamique européen mentionné antérieurement dans le discours. Nous considérons que la diplomatie classique et celle multilatérale sont les facettes de la même monnaie et qu'elles ne s'excluent pas. L'interaction entre les deux crée une nouvelle forme de comportement politique. Au troisième millénaire, loin d'être restreinte à la dimension militaire, la fonction de la diplomatie multilatérale inclue chaque aspect politique intéressant, et non seulement, au niveau régional et global. Le concept idéaliste de " diplomatie multilatérale " est de date plutôt récente, mais il tire ses sèves du concept ésotérique de la Sainte Alliance transféré, par l'intermédiaire des Conférences de la Haie du début du XX-ème siècle, aux 14 points de Wodrow Wilson pour se retrouver, enfin, intégré d'une manière harmonieuse, dans les concepts des Nations Unies.

Mais, sans exclure le fonctionnement de la diplomatie classique, la diplomatie multilatérale va plus loin, influençant l'apparition des institutions qui reflètent mieux à la nouvelle réalité. L'essence des deux diplomaties, bilatérale et multilatérale, est l'habileté de comprendre et d'analyser les cultures, les sociétés, et les institutions par lesquelles l'état cherche à faire connaître ses valeurs traditionnelles, dans le système

L'initiative de créer ma mission, en tant que Représentant Spécial du Gouvernement de la Roumanie, représente une preuve de remarquable maturité, courage et clairvoyance. La Roumanie ne peut plus se conduire en simple état aspirant, elle doit assumer des initiatives courageuses dans les conditions du nouveau statut gagné à Prague et à Copenhague.
La Roumanie a eu et a le profile d'un type de cohésion européenne, par son paradigme de confluence géographique, confessionnelle, historique, culturelle et ethnique. Aujourd'hui nous parlons de l'atout de notre pays d'être un facteur de stabilité dans la région. Il est vrai, la Roumanie est un partenaire en chair et os dans les missions de maintient de la paix. Mais pendant tout le siècle passé la Roumanie a été un facteur de stabilité dans la région. Quelle que fût la crise que l'état roumain ait traversée, il n'a pas quitté sa fonction d'état de culture du Bas Danube et d'élément de stabilité géopolitique.

Il y a des endroits de la terre où les armes sévissent, alimentées par des conflits religieux. Nous parlons aujourd'hui de chocs de civilisations et de crimes atroces commis au nom de la foi. Ni notre continent, ni notre siècle ne sont trop originaux de ce point de vue. La Roumanie, située entre trois empires, un catholique (autrichien), un autre musulman (ottomane) et un autre orthodoxe (la Russie), a résisté et a harmonisé la géopolitique avec la diplomatie. Plus encore, elle a incorporé sur son territoire culturel d'autres religions, d'autres croyances, et d'autres traditions et en a fait un endroit de confluences. Tous les moments n'ont pas été doux et innocents, il y a eu un tas de moments cruels, d'autres graves, d'autres inacceptables, mais la vocation de la nation reste celle européenne et celle des valeurs démocratiques occidentales. Il serait difficile de prévoir comment serait-il le monde de demain. Ce qui est sûr, c'est que l'Europe centrale et du sud-est vivra une nouvelle existence et occupera une nouvelle place dans le continent et dans le monde.

En guise de conclusion, je voudrais vous lire deux courtes textes, les deux adressés, symboliquement, aux responsables de la Terre : Le premier texte fait référence à l'appel du Pape Jean-Paul II, à fin de l'an 2002 : " Il demande aux responsables de la Terre un effort d'intelligence, courageux, audacieux, pour dépasser une vision définitivement caduque et inappropriée sur les relations entre les états, pour les temps modernes. Il demande que l'on franchisse les limites du droit international consolidé, à la recherche de nouvelles manières de cohabitation, de coopération, de dialogue, de respect de la dignité de tous les protagonistes de la scène internationale, auxquels il faudrait commencer à restituer la crédibilité et l'autorité des Nations Unies."

Le second texte est une illustration du fait que, en effet, le développement durable devrait comprendre non seulement l'environnement et l'alimentation, mais aussi nos consciences et nos mentalités. Voici une lettre écrite par deux enfants de la Guinée, Yaguine Koita et Fodé Tounkara, de 14 et, respectivement, 15 ans, qui sont morts gelés dans le train d'atterrissage d'un avion Sabena qui allait de Conakry à Bruxelles, essayant d'arriver en Europe. Les deux enfants gelés à moins cinquante degrés furent trouvés collés l'un à l'autre serrant contre le cœur une lettre qui commençait ainsi : " Vos Excellences, Messieurs les Membres et Responsables de l'Europe, nous avons l'honorable plaisir et la grande confiance de vous écrire cette lettre pour vous parler de l'objectif de notre voyage et de notre souffrance, enfants, et jeunes de l'Afrique. Nous vous implorons pour l'amour pour votre beau continent (...). De plus, pour l'amour et pour l'amitié de " Dieu ", Tout-puissant, notre Créateur, qui vous a donné toutes les bonnes expériences, richesses et pouvoirs de bien construire et de bien organiser notre continent pour qu'il devienne le plus beau et le plus admiré ami des autres continents (...) "

Que pensez-vous de cette écriture, monsieur Anton Tchékhov ? Et vous, monsieur Winston Churchill ?!